Philosophie et politique, "Qu’est-ce que la liberté ?"

Suite à ma lecture de Political Concepts and Political Theories de Gauss, je me suis questionnée sur le sens de la liberté. Afin de répondre à cette problématique, je me suis référée aux philosophes suivants : Hersch, Nietzsche, Hobbes, Berlin et Dworkin.

Problématique : «  Qu’est-ce que la liberté ? »

 Problématique

On peut dire de la philosophie qu’elle est, en tout temps, actuelle. Ainsi, les théories politiques se réfléchissent dans le continuum d’un « étonnement philosophique »[1] qui ne cesse de s’interroger. Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Qu’ai-je le droit d’espérer ? Telles sont les réflexions qui traversent espace et temps, qui sont encore à la base des débats politiques et sociaux contemporains. Le concept de liberté est un élément, parmi d’autres, qui alimente ces réflexions.

Dans le cadre politique, Gauss aborde ce concept, premièrement par la distinction entre liberté positive et négative, puis par le rapport entre égalité et liberté ainsi que le rapport entre liberté et pouvoir. Il se réfère pour cela à divers auteurs, tel Green, Berlin et Mac Callum. Il est alors intéressant de mettre cela en lien avec la philosophie.

Mon intérêt tout particulier pour Kant et Nietzsche me fait aborder le concept de liberté selon leurs deux points de vue. Au 18e siècle, Kant transforme profondément la pensée philosophique. En effet, la pensée kantienne a une importance telle que, sans son étude, tout le développement philosophique ultérieur est peu compréhensible : « Si nous négligions Kant, nous ne comprendrions pas grand-chose a tout le développement philosophique ulterieur, y compris aux nombreux penseurs qui ne se sont vraiment mis a la philosophie que pour le combattre » [2].A la seconde moitie du 19e siècle, Nietzsche est considéré comme une « exception » (dixit Jaspers). Il est ce penseur qui prête aux malentendus tout en en étant responsable, ce qui lui vaut d’être cité de toute part sur l’échiquier politique.

Ainsi, il semble pertinent de faire dialoguer ces deux philosophes-ci et de les confronter ensuite à l’étude de ce texte (de Gauss[3]). L’exposition de leurs idées réciproques, leurs comparaisons et la perspective d’imaginer quelles auraient pu être les rétorquassions de Kant a l’intention de Nietzsche promet un « étonnement philosophique » sans relâche et démontre bien cette possibilité de dialogue outre siècle et outre discipline…

La liberté :

Gauss dans Political Concepts and Political Theories, Boulder, Westview Press, 2000 aborde le thème de liberté selon trois approches : la liberté positive et négative, l’égalité et la liberté, le pouvoir et la liberté. Il débute par la distinction entre liberté positive et négative, en présentant le développement de différents auteurs. Gauss commence par présenter le concept de liberté de Hobbes (1588-1679): « La liberté est l’absence (…) d’obstacle à l’action »[4]. Le concept d’obstacle englobe alors la notion de personne ou d’objet. Cette liberté est nommée négative étant donné que l’obstacle est extérieur à l’individu. Berlin, va reprendre cette conception de liberté négative mais va développer le concept d’obstacle en tant qu’empêchement créé intentionnellement par un autre individu : « (…) You lack political liberty or freedom only if you are prevented from attaining a goal by other human being.». [5] Puis, en développant cette conception de la liberté, Green précise la notion de liberté positive en démontrant la liberté positive comme « un développement de la notion de liberté négative. ».[6] Selon lui, seule une personne raisonnable peut être libre ; de plus, il complète la notion d’obstacle en considérer qu’il existe des obstacles internes, tout comme des obstacles externes, qui puissent empêcher d’être guidé par la raison. Gauss démontre le concept de Green en expliquant que: « (…) you cannot be your own master if others are interfering with your actions and restraining you. But also, you cannot be your own master if there are internal restraints: these too prevent you from being a free person-from leading a self-directed or autonomous life »[7].  De plus, Gauss précise que : « La liberté positive est le reflet d’une combinaison de rationalisme et de renforcement du développement personnel de la nature humaine »[8]. Par la suite, Gauss nous rapporte la contribution de Gerald MacCallum dans l’examen du terme de liberté : cet auteur expose la structure en trois parties (un acteur, un obstacle, une action) de tous les buts de la liberté, positive comme négative, tout en insistant sur le fait qu’il y a un seul concept de liberté.  Finalement, Gauss argumente qu’il ne faut pas exagérer les différences entre liberté positive et négative. Il stipule que l’action libre qu’elle soit négative ou positive, nécessite le besoin de mobiliser ces capacités de choisir une action volontairement. Il énumère cinq point qui caractérisent le choix volontaire et il conclut en stipulant : « The crucial point, though, is that insofar as negative liberty presupposes a minimally competent chooser, negative liberty begins to move in the direction of positive liberty. »[9].

En conclusion, Gauss estime qu’il est important de considérer que, les différentes interprétations de la liberté négative ou positive sont basées sur interprétation variée des concepts de  valeur et  de  raison.

Cette première approche de la liberté, développée par Gauss, peut être pertinemment mise en parallèle avec des pensées philosophiques. En effet, on peut se demander si Kant ou Nietzsche ont abordé de même le thème de liberté par la distinction entre liberté positive et négative. Concernant Kant, les termes de liberté positive et négative sont expliqués de manière précise dans ses «Fondements de la métaphysique des mœurs» (3e section, trad. Delbos, Delagrave, 1975, pp.179-180). Tout comme Green, Kant déclare que seulement une personne guidée par la raison peut être libre et que la liberté positive est un développement de la notion de liberté négative.  A travers cet extrait (cf. mentionné ci-dessus, pp.179-180), on peut expliquer ce qui distingue hétéronomie, autonomie et indépendance.         

  1. L’hétéronomie correspond à ce que Kant appelle une « nécessité naturelle » concernant un être naturel dépourvu de raison, qui reçoit d’une influence étrangère la loi qui régit sa propre activité. L’autonomie est la liberté de la volonté (« la bonne volonté ») et elle correspond au terme de liberté positive : la liberté n’est pas la propriété de la volonté mais est « la propriété qu’elle a d’être a elle-même sa loi », la liberté est donc sa propre causalité et ainsi un concept a part entière.   L’indépendance est sous-entendue par l’énoncé « La volonté est une sorte de causalité des êtres vivants, en tant qu’ils sont raisonnables, et la liberté serait la propriété qu’aurait cette causalité de pouvoir agir indépendamment de causes étrangères qui la déterminent ».  

Par la suite, je vais revenir plus en détails sur le concept kantien de la liberté et ce qu’il implique, mais en ce qui concerne la comparaison avec cette première approche de la liberté faite par Gauss, je vais aborder le point de vue nietzschéen. Selon Nietzsche, Kant propose un équivalent philosophique du monde vrai, par, entre autres, la liberté nouménale qui ne peut être objet d’expérience mais seulement pensée. Kant met donc le monde intelligible au-dessus du sensible. Nietzsche n’est pas du même avis, il introduit le terme d’ « esprit libre » (que je vais développer postérieurement) : c’est celui qui s’est libéré du « monde vrai » car il y a absurdité à parler d’un autre « monde » que le monde réel sensible. Il faut une unité corps-esprit et c’est ce que Nietzsche appelle dans « Ainsi parlait Zarathoustra » la « grande raison ». Lorsqu’il parle d’ « esprit libre », le thème de liberté est abordé a une toute autre échelle que celle pour la liberté positive selon Gauss ou Kant, parce qu’il y a tout un contexte à prendre en compte, tel « le crépuscule des idoles » ou « la mort de Dieu ». Mais je pense que l’hétéronomie selon Kant peut être mise en parallèle avec l’idée nietzschéenne selon laquelle il y aura toujours des « psychismes faibles », des « moutons » qui ont besoin d’un monde sécurisant : une morale qui puisse leur fournir des règles idéales figées qui leur permettent de gérer leur décadence (« incapacité à harmoniser, synthétiser, maîtriser les désordres, excès et violence des instincts » in Le Crépuscule des idoles).

Secundo, Gauss considère la relation entre liberté et pouvoir. Il constate alors que, pour protéger la liberté des citoyens, l’état doit leur fournir les ressources nécessaires pour atteindre leurs objectifs. Par comparaison entre libéraux et socialistes, l’argument libéral est que la propriété est nécessaire pour protéger la liberté, mais cela n’implique pas nécessairement la puissance au-dessus d’autres (cf. distinction entre la puissance « sur » et la puissance « de ») ; tandis que les socialistes insistent sur le fait que cela implique en soi que la liberté limite le pouvoir. Ensuite, Gauss examine la relation liberté-loi. Le libéralisme classique de base dit que toute contrainte coercitive limite la liberté. D’autres mouvements défendent que « les contraintes légalement justifiées, correctement comprises et générales, ne limitent pas la liberté civile ». [10]

Le troisième texte de Gauss a pour sujet l’égalité et la liberté dans les différentes théories politiques. Il va démontrer que selon la théorie politique, les concepts de liberté et l’égalité prennent une importance différente.  Pour les libéraux classiques, l’égalité passe avant la loi, c’est pourquoi ils qualifient la liberté négative comme incompatible avec la recherche de l’égalité. Dans le courant libéral révisionniste, selon la position de Dworkin[11], les libertés sont dérivées d’un idéal de traitement égalitaire (Gauss est sceptique quant a cette approche). Dans ce même courant se trouve la réclamation Hobbesienne qui développe que la liberté exige une égalité des droits et que l’individu tend vers le bien commun. Dans la lignée des socialistes, l’analyse de Normand est la suivante : la liberté est simplement une distribution égalitaire des ressources matérielles, politiques, et culturelles.

Par rapport à ces deux derniers textes de Gauss, Nietzsche est un atout à citer par son interprétation de la liberté dans le Crépuscule des idoles[12] : « Car, qu’est-ce que la liberté ? C’est avoir la volonté de répondre de soi. C’est maintenir les distances qui nous séparent. C’est être indifférent aux chagrins, aux duretés, aux privations, a la vie même. C’est être prêt à sacrifier les hommes à sa cause, sans faire exception de soi-même. Liberté signifie que les instincts virils, les instincts joyeux de guerre et de victoire, prédominent sur tous les autres instincts, par exemple sur ceux du « bonheur ». » . A travers cet extrait, la définition nietzschéenne de la liberté ne prend nullement en considération une quelconque distribution égalitaire des ressources ou une égalité des droits de faire satisfaire les besoins. Bien au contraire, Nietzsche dit que l’homme est libre dans son indifférence aux ressources et aux besoins. L’homme libre est guerrier : « A quoi se mesure la liberté chez les individus comme chez les peuples ? A la résistance qu’il faut surmonter, a la peine qu’il en coute pour arriver en haut ». Nietzsche s’oppose aux institutions démocratiques et à l’attachement aux libertés fondamentales, qui sont synonyme de transformation en bête de troupeau… : « Les peuples qui ont eu quelque valeur, qui ont gagné quelque valeur, ne l’ont jamais gagnée avec des institutions libérales (entendons par là des institutions démocratiques) : le grand péril fit d’eux quelque chose qui mérite le respect, ce péril qui seul nous apprend a connaitre nos ressources, nos vertus, nos moyens de défense, notre esprit,-qui nous contraint a être forts… ». Le premier principe de Nietzsche est donc qu’ « il faut avoir besoin d’être fort : autrement on ne le devient jamais ». Ce principe de vouloir être plus forts est appliqué par l’élite, qui doit montrer sa « différence », c’est-a-dire ne pas être nihiliste et vivre en troupeau (en aparté : cet aspect indique que Nietzsche est a l’origine de l’individualisme).  En conclusion, Nietzsche entend le mot liberté comme « quelque chose qu’a la fois on a et on n’a pas, que l’on veut, que l’on conquiert… » : Tout est en mouvement, en devenir, comme le dit Héraclite.     

Pour en revenir au concept kantien d’autonomie, il faut bien préciser que l’autonomie est le statut de la volonté qui se donne à elle-même sa loi. Et cette loi, c’est l’obéissance au devoir : je dois. Obéir au devoir n’est donc pas une contrainte qui s’exerce sur la liberté, au contraire c’est la liberté elle-même. La liberté nous permet de maitriser nos sentiments et affections, de nous imposer a nous-mêmes le respect du devoir. L’autonomie est ainsi un noumène : elle est inconditionnelle et absolue, donc totalement indépendante de l’empirique. L’autonomie correspond alors a l’un deux impératifs de la raison pratique : l’impératif catégorique (« Je dois, car je dois » : il n’y a pas d’autre motif). Mais si interviennent des conditions déterminées et des résultats empiriques dans la prise de décision, l’autonomie de l’impératif catégorique est modifiée en un impératif conditionnel et relatif : l’impératif hypothétique. Cet impératif hypothétique signifie que l’on est dans le domaine de la légalité et de l’obéissance et donc que notre action a un mobile (intention intéressée, fin subjective) : la maxime est différente pour chaque circonstance (domaine de la sensibilité) et cela aboutit a l’indépendance (avec, d’un coté la loi, et de l’autre l’exécutant). Tandis que l’impératif catégorie est dans le domaine de la moralité et de la conscience personnelle et donc que notre action a un motif (intention désintéressée, fin objective) : c’est une loi universelle (domaine de la raison, raison toujours objective, impartiale, réversible et réciproque) et cela aboutit a l’autonomie (celui qui fixe la règle et celui qui l’applique sont une seule et même personne).  Suit cette célèbre phrase de Kant : « Agis de sorte que la maxime de ta volonté puisse aussi servir en tout temps de principe pour une législation universelle. ». Ce propos ne signifie aucunement qu’il y ait des modèles à suivre pour un comportement général mais que la raison universelle fait que je choisis, en utilisant ma raison objective, une règle que tous pourraient choisir. Cet idéal peut aussi être expliqué par cette formule de Kant : « Tu peux, car tu dois », formule qui implique que nous sommes des sujets libres puisque nous trouvons en nous-mêmes le sens du devoir. «  Le sens de cette formule est bien plutôt existentiel que moralisateur, elle concerne en quelque sorte la nature fondamentale de l’être-homme et nous interdit de renoncer a notre liberté. Il t’est possible d’agir en être libre puisque tu as le sens du devoir. ». [13]En conclusion de ce court développement de la pensée kantienne, on peut citer les écrits de Gauss dans lesquels apparaissent les principes d’homme dirigé vers un bien commun (Hobbes), et de traitement égalitaire. Par rapport a Nietzsche, Kant s’en rapproche dans le fait que notre liberté, donc nos choix font de nous des êtres irremplaçables ; mais, selon Kant, l’être humain n’est jamais un moyen pour avoir autre chose, il ne faut pas toucher a la dignité humaine, alors que la pensée nietzschéenne prête aux malentendus et l’on pourrait croire a un principe totalement contraire a Kant lorsque Nietzsche dit que la liberté c’est « être prêt a sacrifier les hommes a sa cause, sans faire exception de soi-même ».

 


[1] Hersch, Jeanne (1981). L’étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie. France : Gallimard

 

 

 

[2] Hersch, Jeanne (1981). L’étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie. France : Gallimard

[3] Gauss, Gerard F. Political Concepts and Political Theories, Boulder, Westview Press, 2000.

[4] Thomas Hobbes, “Of Liberty and Necessity,” in Sir William Molesworth, ed., English Works[of Thomas Hobbes], vol.4 (London, 1840), p.273

[5] Isaiah Berlin, “Two Concepts of liberty”, in his Four Essays on liberty (Oxford: Oxford University Press, 1969),p.122

[6] Gauss, Gerard F. Political Concepts and Political Theories, Boulder, Westview Press, 2000, chapitre 4 Negative and positive liberty,p97

[7] Gauss, Gerard F. Political Concepts and Political Theories, Boulder, Westview Press, 2000, chapitre 4 Negative and positive liberty,p83

[8] Gauss, Gerard F. Political Concepts and Political Theories, Boulder, Westview Press, 2000, chapitre 4 Negative and positive liberty,p97

[9] Gauss, Gerard F. Political Concepts and Political Theories, Boulder, Westview Press, 2000, chapitre 4 Negative and positive liberty,p97

[10]Gauss, Gerard F. Political Concepts and Political Theories, Boulder, Westview Press, 2000, chapitre 4 Negative and positive liberty,p97

[11] Ronald, Dworkin, « Liberalism, » in Stuart Hampshire, ed., Public and private Morality (Cambridge University Press, 1978), p.115.

[12] Nietzsche (1888). Crépuscule des idoles. Paris : Hatier

[13] Hersch, Jeanne (1981). L’étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie. France : Gallimard

1 commentaire

  1. loulou du 96 said,

    Bravo pour cet article bien mis en forme, avec beaucoup de spiritualité ! Avec cette liberté d’expression nous pouvons vite conclure sur la liberté passé. :)

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